Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /2009 21:02

Dimanche après-midi, je trahis la boulangerie pâtisserie patio pour Montreuil (93) – Montreuil et son bas bobo proche de Vincennes. Ce dimanche-ci a un joli goût d’anniversaire de barbe à papa, de crocodiles guimauve aux couleurs acidulées supportés par un gâteau  chocolat mousseux préparé par ma sœur. Le crocodile au goût facile me séduit par sa plastique à sucer et croquer longtemps, tendant vers la transparence. Puis, dans un temps des plus courts, à une plastique molle sans goût que la gélatine insipide, le contenu initial-basique. Le chocolat, n’en parlons pas, il est onctueux, entre les génoises mi-molles sous entendant les mi-dur.s L’important, ce sont les huit bougies astéroïdes que mon petit amour va souffler. L’important, c’est aussi ce voyage en trottinette qu’elle va entreprendre pour suivre les pas de géant de tonton Aaron dans les ateliers d’artistes de Montreuil. Montreuil ce n’est pas mon pays, c’est le monde. Le pays « Montreuil » est un printemps mêlé d’hiver, de barres d’acier et de peuples solaires, d’angles et de rondeurs marocaines, de tours et d’asphalte sans jungle, de jardins et de cafés exotiques sans kebab, de coiffeurs-tondeurs et de boutiques exorcisés en appartements nouvelle vague d’une banlieue émotionnelle, car telle est l’expression de la fashion tendance.

Trottinette et marche à pied dans les rues de la Révolution, de l’Egalité et de la Fraternité communautaire, quelques brochettes de shamallows  en poche, pour visiter les   ateliers de femmes d’architecte devenues peintres-poétesses, se laissant aller au bonheur facile de l’écologie sentimentale, bonheur facile quasi religieux, quasi illuminé écologique pratiquant. Bonheur et facile ? Je n’ai jamais bien su s’ils étaient collés-corrélés-pertinents. Pour moi, ils sonnent « querelle » dans ces antres de bois coupés aux toitures gondolées, aux escaliers décalés, aux vélos suspendus, protestataires.

Alice, qui aime tant les éclipses solaires (voir mon roman) me traine de cours en cours devant des monochromes noirs, aluminium, frigides, vers des peintures reconstituant des familles de quartier, des eaux fortes et d’aquarelles égocentriques trop liquides trop coulures trop trop de trop qui sous le soleil du monde de Montreuil a des arrière-goûts de nostalgie, d’un bonheur difficile, parfois érotomaniaque de femmes abandonnés dans une cours intérieure sans préliminaires, sans plus aucun préliminaires majeurs.

L’odeur fade parle à mes yeux, comme la gélatine des reptiles acidulés à ma langue. Alors que je rêvais de montagne sacrée, le réveil est lourd devant cet émiettement de soi, du côté de chez eux. Emietté c’est être inquiet, me dis-je devant une brocante qui se veut une installation, dont personne n’est dupe. Pas plus de la convivialité d’un barbecue éteint.  Mais le soleil luit, tout va donc bien. Et quoi qu’il arrive la lune attend le soleil (Paul Klee).

Il faut donc poursuivre jusqu’à la rue des Fédérés. Ma nièce m’accompagne déguisée en pirate, un œil noir flottant sous un bandeau violet. Elle a l’art du déguisement celle-ci, et son sourire et ses bottes décorées de framboises me donnent le sens de la pop de Warhol, intact, volontaire comme un arbre improbable qui pousse et développe branches et fleurs, imités par les buissons des cours de ces ateliers effets-mères. J’ai rendez-vous. L’ai-je vraiment ? C’est ce que je dis quand je veux signifier que le hasard n’existe pas, que mes pas me guident indépendants jusqu’à la décision de m’emmener dans le lieu où je dois. Appelons la « la femme aux cris ». L’atelier est noir, c’est celui d’un photographe. La femme aux cris s’expose en série photographique, sans flou artistique, sans trash indécent, sans vêtement, parfaitement nue, suggestive, à poil émouvante, mais pas à poil, indicible, inaudible bien que criante, pudique et intime bien qu’à poil et sur toute la largeur du mur dans ses dix-sept pauses. Je crie intérieurement, et nul besoin de cacher les yeux d’Alice, si l’art n’est pas la visibilité alors qu’est-il. Je suis prêt et heureux de la retrouver après l’an dernier où elles exposaient une quête désespérée derrière le pare-brise de sa voiture, face à des paysages sorties d’une Flandres improbable, peut-être était-ce la Bourgogne ou les alentours de Cabourg ? Un glucose indigeant et passager. 

L’important c’est le lieu. Ici, le lieu dépasse la douche, les objets. Oui, elle est sous la douche, nue, parfaite, aussi mince que ronde, jamais vulgaire, en chair et incarnée, mouvante à ce point que je lui donne la main pour l’en sortir. Si le fait d’être à poils en exciterait certains, un diaporama projette les photos dans une petite boîte dont l’ouverture pour le spectateur est une serrure. Ici, le lieu est la nudité mais pas le caché, pas l’eros, simplement la perpétuité d’un Degas et d’une jeune femme à l’éponge, pastel sur fond de bromure. Tout est prolongement géographique sur la latitude du mur, elle bouge sous la douche sans flou, sans coulures, sans ego, mais au-delà des limites de la modernité facile d’un bonheur facile, impudique et possessif. Et pourtant, tout me saisit sans envie de possession. Simplement jouir du lieu de la nudité du sens. La femme aux cris est une performance. Elle la raconte à chaque passant dans l’atelier patiemment car elle vend ce corps. Fin d’interdiction de se détendre. Elle a la couleur rouge du velours de son pantalon et reprend les mêmes termes, avec la même conviction jamais facile de nous procurer le bonheur, bien plus loin que la gélatine et les coulures « trop trop » des aquarelles sans âme, du côté de chez soi.

 

[C’est un fait une fête mon amour je désire vivre comme un arbre et un roseau  je le suis-je ne suis pas l’écorce mais un lieu un monde un bonheur à moi seul dans les racines et les pieds dans le nez et les cheveux tu sens le souffre dis-moi le souffre pas la souffrance le souffre et le bromure le bromure pas la frigidité celui qui révèle les plaques argentiques des photos quelles photos celles nostalgiques d’un robinet centré en aluminium aussi et de têtons au délicieux goût d’intimidité passagère passagères comme les crocodiles gélatineux rouges de préférence sur la couche mi-cuite du gâteau mousseux perlé de groseilles comme tout ce  rouge aux joues de talons aiguilles rouges aussi rien ne m’enferme surtout pas la vulgarité et la colère pourtant je le fus mais je ne fuis pas d’ailleurs ai-je peur de quoi que ce soit putain j’ai envie de dire « crie » mais crie donc le simple et l’humide le feu et l’intempérance de la passion et le velours sang de l’impatience non celui de la dissection qui rime avec vivisection-vivisexion je veux boire tes seins ton ventre et ton cou remonter jusqu’à la nuque jusqu’à l’essence de la femme dans le tub et mordre à pleines dents sans me consoler de  la gélatine informe et basique de la facilité mais bénir de cris s’il le faut hurler  hurle je te sors de l'ici maniaque sans canines sans ongles abonnée aux chocolats laiteux et aux hanches qui t'exaspéreront  un jour hurler qu’il y a la douleur cachée de l’enfant caché de la facilité  de l'or et de la soie tendue  sans détente et ne pas se lamenter non pas se lamenter mais espérer la pureté sans regarder la souillure où en es-tu dans le mouvement des rétines dis-moi crie moi  putain crie avant  la névrose la crucifiction sans roses j’aime tant cette femme sous la douche intimidante sans frigidité mais pudique et entière pourtant on remarque les hanches le mouvement des épaules la dislocation artistique la lumière sur le cou tout y est entier entière entité en totalité une pas de poésie forcée aujourd’hui dans ce patio de Montreuil pas de rimes sous l’eau de la douche juste un interrupteur de photographe et la nudité le cadre la danse la dans tournante de la derviche dans le lieu où j’aimerais nous laver de tout tabou et offrir inconditionnel le bonheur simple le bonheur inconnu de toute nudité de tout éros perçu  comme un chant du dessus]

 

Moi est un autre je . [Arthur Rimbaud]


Aaron Zolty

 

 

Par Aaron Zolty - Communauté : le texte voyageur
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
             
<< < > >>

Liens

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés