Aaron prit la main de son invitée. « Vous avez la peau douce d’un enfant qu’on allaite. » dit-elle en souriant.
Alors qu’il s’attendait à voir une bouche aux dents de p
irate, il se rendit compte qu’elles étaient blanches et saines. Elle avait les mains légèrement sèches mais gracieuses, les ongles courts. Des traces de
bagues laissaient des marques pâles sur ses doigts brunis. Elle portait une alliance à l’annulaire. Elle remarqua l’air captif de son interlocuteur.
Félicien revient avec une tasse fumante légèrement garnie de chantilly, façon hôtel Sacher. Sur une soucoupe il a déposé des viennoiseries et des mignardises. Il surprendra toujours Aaron. Il aurait pu apporter un sandwich, un de ces sandwichs copieux à la viande hachée et aux oignons roses dont il a le secret. Au lieu de cela, il prépare une assiette de faïence bleue de Delft. Les amoureux, les vrais ont un instinct au-delà de leur animal intérieur.
Papagena hésite mais remarque l’air vexé de notre bonne âme de boulanger. Elle prend un macaron, savoure, boit une gorgée de chocolat chaud, essuie la crème sur ses lèvres. « J’ai fait un vœu. » se confesse-t-elle, « Aimer mon prochain. J’ai laissé un mari que j’aimais, mes deux filles, la source de mon bonheur, une maison Le Corbusier en bordure des jardins de Ville d’Avray, ma carrière de soliste de l’opéra de Lyon. José van Dam était mon alter ego. Le 24 août, alors que je venais de terminer une tournée, il ne nous restait qu’une dernière représentation au théâtre du Châtelet, « Le dialogue des Carmélites de Francis Poulenc d’après le livret de Gorges Bernanos. »
Elle pose sa tasse et serre la main d’Aaron, avale le chocolat d’une gorgée. « J’avais le rôle phare, celui qui me propulserait comme cantatrice internationale, Blanche de la Force, la novice, celle qui allait devenir Sœur Blanche de l’agonie du Christ. Je ne sais pourquoi, la lumière était plus crue que d’habitude, les aubes paraissaient angéliques. Brigitte, mon amie et partenaire jouait le rôle de Sœur Constance. Elle avoue face à la guillotine s’être trompée de mort, renie la foi. Viens mon tour de monter sur l’échafaud avec au ventre cette question sur la peur qui sommeille au fond de chaque être, la mort, ce pourquoi suis-je ici sur Terre. » Aaron écoutait cherchant l’attitude la plus ouverte aux propos de Papagena, Félicien avait son visage de Brassens émerveillé. « Je suis descendue de scène, me suis habillée rapidement, ai laissé mon sac dans ma loge avec un mot pour mes enfants et mon mari : Mon amour, mes vies, je pars. Je suis portée par votre amour, vous ne me quitterez pas.» Les deux hommes étaient subjugués. « Pourquoi ? » demanda Christian.
- Je devais rejoindre mes frères et sœurs, les moins que rien, ceux qui dorment à l’ombre des portes sans les franchir, mendient pour survivre, n’ont que leur cœur pour espérer. Je devais savoir, ne plus aller chaque semaine chez le coiffeur, avoir des poux, regarder les passants tentant d’ignorer notre présence, prendre avec, partager, donner sans rien attendre en retour, peut-être pour mieux revenir un jour.
- Mais, et vos enfants ? trois ans d’absence, de manque . . .
- Je leur écris tous les mois pour les rassurer. Etrangement, je crois qu’ils ont compris ma mission. Mon mari est fidèle. Il m’attend, s’occupe des enfants, je le sens. Tu m’as fait un don hier soir Tamino. Tu t’es assis, m’a écouté. Personne ne l’avait fait depuis tant de temps. Tu es un cœur pur. « La vie va. La mort vient » alors va. Ce n’est pas de moi Grand innocent, mais d’Offenbach. Alors va, va avant qu’elle ne vienne. Je dois y aller aussi.
- Qu’est-ce que vous allez faire maintenant, s’inquiète Félicien.
Papagena se leva, prit son sac à la déco pied de poule rose et blanche, sourit l’air gênée. « Auriez-vous un peu de monnaie ? J’aimerais prendre un train de banlieue. »
Pascal Szulc
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